A propos des neurosciences

L'homme tend à prendre la partie qu'il connaît pour le tout (Van Vogt)

Pourquoi y a-t-il quelque chose, et non rien? (Question philosophique traditionnelle)


Les neurosciences s'affirment souvent comme un nouveau scientisme, remplaçant la réflexion philosophique, psychologique et religieuse par la connaissance des mécanismes biologiques au sein du cerveau.

"Tout ce qui appartenait traditionnellement au domaine du spirituel (..) est en voie d'être matérialisé (..)" écrit Jean-Pierre Changeux dans "L'homme de vérité".

Un double malentendu

Premier malentendu (ou erreur), interne à la science: la biologie n'est qu'une des disciplines scientifiques, que l'on peut peut-être comparer, en matière informatique, à l'électronique de nos ordinateurs. Mais au dessus de cette électronique, les informaticiens et les mathématiciens savent qu'il y a toute une série d'autres disciplines et de questions: l'informatique et la modélisation, bien sûr, mais aussi les problèmes de logique tels que celui de la preuve des programmes.

De même l'organisation matérielle, dans notre cerveau, de la trace des événements que nous vivons, et nos capacités intellectuelles, vues sous l'angle biologique, ne sont qu'un des niveaux de la science: le système constitué par nos relations avec l'environnement, et notamment avec les autres hommes, constitue un niveau de réflexion qui utilise ses propres méthodes et hypothèses. Freud et ses successeurs, par exemple, ne deviendront pas "faux" parce que l'on saura comment tout ce que nous vivons est traité par le cerveau. La question se posera d'ailleurs encore longtemps de savoir si telle ou telle anomalie que l'on constate dans le cerveau (ou dans le corps en général) est cause, ou conséquence, de ce qu'a vécu l'individu...

Deuxième malentendu, concernant le "matérialisme": je dois dire que je ne comprends pas ce dont il est question quand on emploie ce mot! Ceux qui se définissent comme matérialistes veulent dire qu'il n'existe rien d'autre pour eux que des phénomènes matériels. Ma réaction de scientifique chrétien est de dire que je n'en sais rien, et que cela me paraît possible en effet: un programme informatique est-il matériel? Le théorème de Gödel est-il matériel? Et au fur et à mesure que l'on découvre de nouveaux aspects du réel, comme l'électricité, la radioactivité, on fait entrer dans le domaine "matériel" des réalités nouvelles; la physique fondamentale met en évidence divers phénomènes que l'on peut appeler matériels, mais peut-être ne sait-on plus très bien à ce stade ce que l'on entend par là... Que Dieu soit éventuellement "matériel", si cela veut dire qu'il est "réel", cela ne me gêne aucunement! Je pense, en tant que chrétien, qu'il serait dangereux de distinguer deux domaines, l'un "spirituel", et l'autre "matériel", comme si ce n'était pas Dieu qui avait tout créé et avait la royauté sur tout le réel. Par contre si par "spirituel" on entend "élevé", "tourné vers le bien et vers l'amour", alors bien sûr le mot spirituel garde un sens; mais ce spirituel là peut très bien être entièrement basé sur un support "matériel": le fait est que nous n'en savons rien (nous ne savons pas si cette vieille distinction philosophique a encore un sens), et que cela n'a pas d'importance.

 

Science et philosophie

Certains scientifiques semblent penser que la philosophie va disparaître progressivement, remplacée par la science.

On peut sans doute dire que la philosophie c'est la réflexion sur la sagesse, et que le savoir (dont la science fait partie) constitue une partie de la sagesse. La sagesse ne se réduit pas au savoir, ni le savoir à la science. Il reste pourtant possible à certains d'affirmer (de croire..) que rien n'existe en dehors de la science: mais on ne voit pas comment ils pourraient le démontrer; ils peuvent, il est vrai, ne pas s'y intéresser.

Un individu, c'est une histoire, et on ne peut pas la résumer par quelques formules: c'est l'individu lui-même, tel qu'il est aujourd'hui, qui est le résumé! Dans la rencontre entre plusieurs individus, le dialogue, l'itération entre ce que pensent et ressentent l'un et l'autre (les uns et les autres) est un travail permanent, qui ne peut pas non plus être résumé. Le réel, autrement dit, dépasse largement ce que les méthodes actuelles de la science permettront d'appréhender.

 

Science et conscience

Il y a un jeu de mots, si l'on veut, dans ce titre, ou du moins un double sens.

D'une part le travail scientifique suppose quelque chose qui lui est extérieur, à savoir une conscience morale, des choix éthiques, pour ne pas être une concurrence aveugle entre des ambitions plus ou moins bien cachées, aboutissant éventuellement à la destruction de l'humanité.

D'autre part, et c'est là que je voulais en venir, les neurosciences s'interrogent sur la notion de conscience dans le cerveau humain, rejoignant ici la philosophie.

Y a-t-il conscience sans volonté, et volonté sans liberté? Questions difficiles, auxquelles je vois mal les neurosciences répondre, pas plus d'ailleurs que les spécialistes de l'intelligence artificielle. Certains diraient volontiers qu'il n'y a pas de liberté, et que la "volonté" n'est qu'une illusion par laquelle nous nous cachons à nous-mêmes les automatismes qui nous font agir. C'est une opinion philosophique possible, pas une vérité démontrable.

La conscience est regard sur soi-même et suppose en quelque sorte une dualité de niveaux, une capacité à se penser soi-même comme s'il s'agissait de quelqu'un d'autre. La réflexion à ce sujet me semble devoir se situer à un niveau autre que biologique: logique, et l'on rejoint les réflexions faites dans les premiers paragraphes.

Et l'on peut imaginer que, dans la ligne du théorème d'incomplétude de Gödel, on démontre un jour l'indécidabilité de la notion de liberté...

  19 mai 2002

Vos remarques sur ce texte !

Voir texte de 2013 sur un sujet voisin: D├ęterminisme et liberté


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